Israël peut-il avoir la moindre confiance en l’Europe?

Israël peut-il avoir la moindre confiance en l’Europe?

Dan Segre Interviewé par Manfred Gerstenfeld – Partie Une-
(Ceci constitue la première partie d’une interview, publiée dans le livre de Manfred Gerstenfeld : Israel’s New Future [ Le Nouvel Avenir d’Israël ], en 1994. Ce livre a été republié en 2013, par RVP press sous le nouveau titre de : Israel’s New Future- Revisited/ Le Nouvel Avenir d’Israël revisité ).

Dan Segre est né en 1922, au sein d’une famille juive assimilée, dans le village italien de Rivoli, où il a grandi, dans la ferme familiale de sa mère. Son père a été le plus jeune maire du village de Govone.

A la suite de l’instauration des lois antijuives de Mussolini, en 1938, Segre s’est enfui en Palestine, sans aucune conscience sioniste particulière. Il a décrit cette période dans la première partie de son autobiographie, devenue bestseller : The Memoirs of a Fortunate Jew , Les Mémoires d’un Juif Heureux , qui a été traduit en neuf langues. Segre a commencé à travailler sur une suite, qui couvrira toute la période de l’après-Seconde Guerre Mondiale.

Il s’est enrôlé dans l’armée britannique, au cours de la Seconde Guerre Mondiale, puis est passé officier parachutiste, durant la Guerre d’Indépendance d’Israël. Peu de temps après, il est devenu attaché culturel et des relations avec la presse, au sein de la toute nouvelle ambassade israélienne, à Paris.

En 1952, il a été diplômé en Droit de l’Université de Turin. Ensuite, il a étudié les sciences politiques à Sciences-Po et les langues orientales à la Sorbonne, deux facultés parisiennes. Il a occupé diverses fonctions au sein du Ministère Israélien des Affaires étrangères, jusqu’en 1967, où il a accepté un poste de responsable de recherches sur le Moyen-Orient, au Collège St. Anthony d’Oxford. De 1967 à 1969, il a, également, été Professeur invité de la Fondation Ford, en Histoire Comparative, au MIT.

En 1972, le voici professeur titulaire en relations internationales à l’Université de Haïfa. Plus tard, il a assumé la chaire Ruben Hecht, en tant que Professeur d’Histoire du Sionisme. Retraité en 1986, il a continué d’être Professeur invité à l’Université de Stanford, durant plusieurs années. Il a écrit un grand nombre de livres, dans des domaines variés, et plus récemment, une biographie du Général Italien Amedeo Guillet.

Parmi les autres livres de Segre, on peut citer : Israel, Society in Transition (1970), The High Road and the Low, Technical Cooperation and African Development (1974) et Israel and Zionism, A Crisis of Identity (1980).

En plus de ses activités d’enseignement, Segre a toujours été impliqué dans le journalisme. Durant de longues années, il a été le correspondant israélien, aussi bien du Figaro que du Corriere della Sera . En 1974, il est devenu le cofondateur du quotidien italien Il Giornale .

“Pour comprendre de quelle façon les relations futures entre l’Europe et Israël peuvent se développer d’une manière plus harmonieuse », disait Segre, « Je préfère observer comment les routes empruntées par l’Europe et les Juifs se sont croisées, par le passé ».

La position européenne envers Israël a changé considérablement, au fil des décennies. A la suite de l’Indépendance d’Israël, en 1948, expliquait-il, de nombreux Européens étaient enthousiastes, parce qu’ils percevaient, dans cette réalisation un Etat idéal. Ils pensaient qu’il s’agissait d’un remake de la révolte américaine contre la Grande-Bretagne, qui a conduit à l’Indépendance des Etats-Unis. Une seconde raison, non moins importante, de l’attitude positive de beaucoup d’Européens envers Israël, découlait du choc de la Shoah.

Donc, pourquoi cette attitude a t-elle changé? Segre y voyait quatre raisons. Le rêve de l’Etat idéal, irréaliste depuis ses débuts, devait nécessairement être brisé. Israël refusait d’être le seul Etat végétarien dans un monde de prédateurs. A cela s’est ajouté la soudaine croissance de la richesse arabe, comme conséquence de la façon inepte dont l’Occident a géré la crise pétrolière de 1973. Un troisième facteur correspondait à la conjonction des propagandes arabe et communiste contre le Sionisme. Un quatrième facteur reposait sur les liens entre Israël et les Etats-Unis, ou, dit dans les termes de la propagande gauchiste, l’Impérialisme américain.

Pour Segre, la tendance centrale qui anime les attitudes européennes envers les Juifs – et, aujourd’hui, envers Israël – se nourrit de vieux préjugés, de complexes et de frustrations qui ont eu cours à travers l’histoire. « L’Antisémitisme n’a jamais disparu », dit-il. Au contraire, Segre déclarait qu’il s’est élargi pour englober l’antisionisme.

Segre voyait dans cette Europe pas si unifiée d’aujourd’hui une version moderne du Saint Empire Romain-Germanique, auquel les Juifs ont toujours été étrangers : d’abord, parce qu’ils étaient différents, mais non pas des Païens, plus tard, parce qu’ils n’étaient, tout simplement, pas Chrétiens.

Cette perception des Juifs comme “étrangers, a pris différentes formes : celle de traitres qui ont ouvert les portes de l’Espagne aux Musulmans ; porteurs de la peste, au XIVème siècle ; « collaborateurs » des Turcs qui menaçaient de faire le siège de la ville italienne d’Ancona, pour aider la communauté juive qui s’y trouvait ; esclaves africains pour Voltaire ; dangereux agents révolutionnaires pour Napoléon ; bourgeois libéraux, communistes et capitalistes ; puis « de simples bactéries » propageant la contamination sociale et raciale pour les Nazis et leurs disciples.

Pour de nombreux Européens, les Juifs demeurent des étrangers jusqu’à ce jour. Être Juif Américain, aujourd’hui, est une façon légitime d’être Américain, même si ce n’est, peut-être, pas la meilleure façon de l’être, aux yeux de la majorité de ce pays. Pour les Européens, la perception du Juif est restée celle d’un étranger, mais d’autant plus, après la Seconde Guerre Mondiale et la création de l’Etat d’Israël.

Segre maintenait que les stéréotypes historiques prédominants du Juif, aux yeux de l’Européen moderne, sont ceux de l’antisémitisme, un terme forgé en 1874 par Wilhem Marr, un journaliste et parlementaire allemand. Cette attitude européenne a des racines profondes. En de nombreuses occasions, les Juifs ont constitué l’épreuve fondamentale pour les idées et les idéaux européens. L’Affaire Dreyfus, qui s’est terminée par la condamnation de l’officier français innocent, uniquement parce qu’il était Juif, a, tout à la fois, symbolisé et fait la preuve de l’échec de l’Europe des Lumières.

Segre soutenait que les Juifs ont aussi symbolisé les échecs de la gauche européenne. Ils ont fait la démonstration des contradictions inhérentes à cette idéologie, autant que de celles subsistant entre la théorie et la pratique. Pour certains de leurs précurseurs du XIXème siècle, tels que les Français Proudhon et Fourier, le Juif et le Banquier sont un seul et même homme. Selon un syllogisme populaire, puisque le Juif possède l’argent et que l’argent domine le monde, le Juif domine le monde.

Dans la première version de Das Kapital (Le Capital), qui a été modifiée après sa mort, Marx écrivait : « toute marchandise est intimement circoncise par l’argent juif ».

La Deuxième Internationale et Lénine ont officiellement rejeté l’antisémitisme, mais n’ont rien changé à l’état d’esprit ni aux préjugés des membres du camp communiste, à l’encontre des Juifs, comme le démontrent, par exemple, le procès Slansky de 1952, en Tchécoslovaquie et le « Complot des Blouses Blanches » orchestré par Staline, en 1953.

Segre n’avait aucun doute sur le fait que l’antisémitisme marxiste a eu un impact profond sur la gauche européenne. « Elle acceptait le principe que les peuples du Tiers-Monde étaient, par définition, des prolétaires, alors qu’Israël était un larbin de l’Impérialisme », dit-il. « Le Communisme, qui prétendait s’être immunisé contre l’antisémitisme, n’a jamais élevé la voix contre la délégitimation d’Israël, en tant qu’Etat, par la Charte Nationale Palestinienne ».

Il a même fait pire que cela, faisait-il remarquer, lorsqu’il a employé tout l’arsenal de l’armement antisémite contre le Sionisme. « Ainsi, il a confirmé le principe, faussement attribué à Hegel, disant que quand les faits ne sont pas conformes à l’idéologie, il faut les écarter ».

La gauche et ses opposants portent des stéréotypes contraires : d’un côté, celui des Juifs riches, et de l’autre, celui des anarchistes subversifs, des tueurs de D.ieu et des conspirateurs mondiaux ».

Le Dr. Manfred Gerstenfeld a présidé pendant 12 ans le Conseil d’Administration du Centre des Affaires Publiques de Jérusalem (2000-2012). Il a publié plus de 20 ouvrages. Plusieurs d’entre eux traitent d’anti-israélisme et d’antisémitisme.

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